Gaspar Noé / Jan Kounen
Dans cet entretien autour de Vortex, Gaspar Noé apparaît à contre-emploi de l’image de cinéaste provocateur qui lui colle depuis des années. Face à Jan Kounen, la conversation prend rapidement un ton intime, presque mélancolique. Noé parle moins de cinéma-choc que de vieillesse, de mémoire et d’effacement progressif des êtres.
Il explique que le film est né d’expériences personnelles, notamment de l’observation de proches confrontés aux troubles cognitifs. La maladie n’est jamais traitée comme un sujet théorique ou spectaculaire : elle est décrite comme une désagrégation lente du quotidien. Noé insiste sur le fait qu’il voulait montrer la perte d’autonomie de manière concrète, sans dramatisation artificielle.
Le dialogue avec Jan Kounen est intéressant parce qu’il met en regard deux cinéastes souvent associés aux expériences limites et aux états de conscience altérés. Mais ici, Noé déplace cette recherche vers quelque chose de beaucoup plus terrestre. Dans Vortex, la désorientation ne vient ni de la drogue ni du vertige sensoriel, mais du vieillissement du cerveau et de l’isolement intérieur.
La question du split-screen occupe une place centrale dans l’échange. Noé explique que ce choix formel n’avait rien d’un simple exercice de style. Il voulait montrer deux trajectoires mentales parallèles : deux personnes vivant dans le même appartement mais enfermées dans des réalités de plus en plus incompatibles. Le dispositif devient alors une manière de rendre visible la séparation psychique entre les personnages.
L’entretien révèle aussi l’importance affective de Dario Argento dans le projet. Noé raconte qu’il admirait Argento depuis longtemps et qu’il voyait dans sa présence une forme de transmission cinéphile autant qu’humaine. Il parle de lui avec beaucoup de tendresse, loin du discours analytique habituel sur les références de cinéma.
Ce qui ressort surtout de cette conversation, c’est la manière dont Noé envisage la mort. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre de son cinéma, il ne semble pas fasciné par la mort elle-même. Ce qui l’obsède davantage, c’est la conscience : la manière dont elle se fragmente, disparaît ou résiste encore quelques instants avant l’effacement.
Jan Kounen accompagne cet échange avec une écoute très calme, presque fraternelle. Il pousse Noé à préciser ses intentions sans chercher l’affrontement ou la formule. Cela donne une discussion étonnamment douce pour deux réalisateurs souvent associés à un cinéma extrême. Au fond, ils parlent moins de provocation que de peur intime : celle de voir un jour son monde intérieur se dissoudre lentement.